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Le pont de la RN113, Arles, bloqué par les Gilets Jaunes, décembre 2018 © Fabrice Loi

Lettre du 07/03/2019 de Fabrice LOI publiée également par Médiapart. Blog : Le blog de fabrice loi

Le 5 mars 2019 a eu lieu à l'initiative des amis des Marais du Vigueirat, non loin d'Arles, un débat sur la Transition écologique. Celui-ci s'effectuait dans le cadre du Grand Débat présidentiel, en la présence de la députée LREM Monica Michel. Il s'est déroulé dans le calme, en l'absence sidérante du moindre commentaire des élus sur les problèmes de fond.

 

Chers amis du Marais camarguais du Vigueyrat, Arles, qui nous reçoivent pour un débat sur « la transition écologique » dans le cadre du « Grand Débat » présidentiel,

Madame la députée LREM Monica Michel,

Monsieur le maire d’Arles Hervé Schiavetti,

Les Gilets Jaunes sont venus en nombre ce jour, puisque ce débat sur la transition écologique a été initié par eux depuis le 17 novembre 2018. Les Gilets Jaunes entendent pointer les véritables responsables du désastre écologique. Ils constatent que le retard pris dans la transition écologique, loin de se résoudre, s’est encore aggravé sous la présidence Macron. La situation à Arles, ainsi, semble insoluble.

Les Gilets Jaunes ne sont ni pour, ni contre la déviation autoroutière d'Arles. Souvent primo-manifestants, votants ou abstentionnistes mais toujours par lassitude ou révolte, ils constatent que la réforme de notre modèle de développement a pris un retard criminel. Est-ce à cause de la simplification, voire du trucage permanent du débat public au profit des intérêts d'une minorité ? Le pont de la RN113 qui traverse le Rhône, véritable autoroute en pleine ville, tragique erreur urbaine héritage d'une époque révolue, a été conçu pour 40 000 véhicules/jour. Ce sont 80 000 véhicules/jour qui passent maintenant sur ce pont, dont 30 000 camions/jour. On parle de ferroutage comme solution ? Soyons concrets : avec des méga-rames de 850m embarquant 48 semi-remorques, pour solutionner le problème arlésien il faudrait convoyer 1250 camions à l’heure dans 26 rames. Soit un train toutes les deux minutes 24 heures sur 24. Sur quelle voie ? Celle qui n’a jamais été construite depuis quarante ans ? Et qui passerait devant quelles fenêtres ? Dans quel quartier ?

La seule solution est donc la relocalisation urgente et immédiate de la production de biens et denrées de subsistance. Au-delà des longs discours, le soutien des artisans et producteurs locaux, la revalorisation de leur travail et possibilités d’embauches doit être immédiate. Et l’impossibilité de mettre en œuvre de telles politiques au sein de l’Europe telle quelle existe doit être dite. Les citoyens français ont dit non en 2005 à cette Europe-là. Elle leur a été imposée. Nous en voilà aux conséquences.

Or on ne peut opposer, ni à Arles ni ailleurs, la santé publique immédiate des citoyens à la survie des marais. Ce débat nous semble fallacieux. Nous ne cherchons pas à envoyer, non plus, les problèmes ailleurs. On n’enverra pas la circulation démente que nous subissons à Avignon, Orange ou Salon-de-Provence sans dommages. Nous nous y opposons. Faut-il le rappeler, il y a maintenant au moins un accident grave par mois sur la RN113, autoroute en plein Arles. Le 7 février 2019, c’est même un camion-citerne qui a été accidenté, et l’intervention de véhicules antipollution au-dessus du Rhône a été nécessaire. Nous demandons, étant donné que nous avons stoppé des convois de l’OTAN sur le pont d’Arles : quelle sera la prochaine étape, messieurs-dames les élus ? Un déclassement d'Arles par l'UNESCO à cause de la pollution massive ? Alors quoi ? On fera l'autoroute, à travers les marais. Il faut que les affaires marchent ; il faut que les décideurs se sentent fiers du progrès qu'ils défendent. Il est trop tard pour les oiseaux. De toutes manières, même en stoppant immédiatement toute émission de CO2, les marais seront sous un mètre d'eau dans quelques dizaines d'années. 

Il est trop tard, car nous avons constaté collectivement, en parlant avec les chauffeurs, qu'il est primordial pour nos décideurs que le dumping social fonctionne à plein à Arles, comme partout ailleurs en France. Il met à genoux nos producteurs locaux, avec des grandes surfaces qui méprisent leurs salariés, ou même automatisent leurs magasins. Les produits mondiaux sont amenés par des camions dont seulement deux sur douze sont français. Les autres, à plaque étrangère, sont conduits par des citoyens européens payés au rabais. Ces esclaves de la route font le plein hors du territoire. Ils polluent notre pays, mettent à mal des routes financées par nos impôts. Sur cela, nos élus se taisent. Nos agriculteurs, que l’Etat français met à mal, se suicident, pendant que les grandes firmes organisent l’évasion fiscale hors de France. Ils ne peuvent même plus embaucher car ils payent les impôts, eux.

Payer des impôts est normal. Les impôts sont redistribués, et ne sont pas des « charges ». Mais nous constatons que les élus et les responsables, dont vous, Monica Michel, ici présente, ont participé à un système qui rend l’impôt insupportable. Le contrat social est rompu par leur faute collective.  

Nous, Gilets Jaunes, défendons la santé. Nous constatons la profonde folie du système toléré par nos élus, qui prennent bien soin d’habiter hors des zones polluées par leurs renoncements. Nous posons d’ailleurs la question : les gens qui défendent à juste titre les marais se soucient-ils des quartiers empoisonnés par le tout-routier ? Combien y a-t-il parmi eux de gros propriétaires fonciers ? Tout le monde à Arles connaît la réponse, hélas. Les riches, qui sont les principaux pollueurs de notre système, n'en veulent pas plus dans leur cour que nous dans nos quartiers. Alors ?

 Alors? Eh bien, toujours assoiffés de réélection, nos responsables n’ont aucune solution pour leurs concitoyens. Ils sont prompts à promettre, mais ne peuvent rien. Le ridicule de cette situation ne les touche même plus. Madame la députée Michel, ici présente, représentante de la majorité présidentielle dite « en marche », a travaillé comme directrice commerciale du port de Marseille. Elle a, à ce titre, défendu depuis plus de vingt ans le modèle économique du tout camion. Partout en France, on constate que des gens qui ont fait carrière dans le système du tout carbone prétendent le réformer... en ouvrant des routes au carbone. Tout ce beau monde a un point commun idéologique : il présente le libéralisme économique comme une fatalité. Cela amène les citoyens à se détourner du vote, et met la France en état de régression démocratique. Partout où l'on prétend parler, débattre aujourd'hui en France, la police est ainsi présente.  

Arles, ses quartiers comme ses espaces naturels se retrouvent ainsi piégés, au cœur d’un problème qui eut du être réglé voilà trente ans. Et on annonce le doublement du trafic de containers, sans complexes. On nous parle d’un grand débat ; où débat-on du taux de cancers qui explose dans la population soumise aux particules fines ? Nulle part. Pourquoi cela ne se fait pas ? Les firmes pharmaceutiques ont-elles un marché du cancer à défendre, comme il y a un marché des containers, des camions, du pétrole ?  

Nous constatons, et c’est bien nous Gilets Jaunes qui l’avons démontré aux yeux de tous les arlésiens : non seulement la ville d’Arles, mais le sud-est de la France peuvent être paralysés par cent personnes déterminées. Est-ce une bonne chose pour la France ? Non. Les élus ont-ils une solution, à part les flashballs ? Non. Veulent-ils être élus ? Oui. Ils veulent l’être au Sénat, à l’Assemblée Nationale, au Parlement Européen. Ils veulent être élus pour leur analyse pertinente des enjeux sociaux, économiques, politiques. Et pourtant, ils ont été stupéfaits par le mouvement citoyen des Gilets Jaunes car, on ne le dira jamais assez : les élus ne se rendent pas compte du système qu’ils mettent en place. Ils sont drogués au techno-langage, à leur amour des techniques de communication et, à part les maires des petites communes, en oublient vite le prix du pain ou du gaz. Ils méconnaissent les effets de leur politique, et doivent être tenus pour ce qu'ils sont : des irresponsables, incapables de défendre autre chose que la liberté des marchandises au dépens de la santé, de la Justice et de la liberté des citoyens. 

Il nous semble en effet que le mouvement des ronds-points a montré l’irresponsabilité politique, économique, stratégique de gens qui se prétendent savants. Ceux-là ont nommé nos actions éclairantes comme étant celles d’ignorants. Nous avons pris acte de ce mépris, et pouvons les assurer qu’il est tout-à-fait réciproque. Nous vous remercions.